La rue, le plus court chemin entre soi et les autres ?
Texte d'Ema Drouin paru en 2008 in Le théâtre de rue, un théâtre de l’échange Marcel Freydefont et Charlotte Granger Revue études théâtrales n°41/42

Écrire et réaliser des situations artistiques pour, avec et dans l’espace public sont une façon d’entrer en frottement, en contact avec la réalité, sous la douceur de la pluie ou la chaleur des rayons du soleil. Fictionnelles ou non, les situations s’y inscrivent et la prennent comme support. Constituée de lieux, de personnes, d’usage, la réalité colore la proposition et lui donne toute sa dimension. En échange, poreuse, la proposition donne à lire la réalité.
Choisir la réalité pour y poser un acte artistique, c’est choisir que l’écriture sera « travaillée » par le réel. Sujets des propositions, adéquation à un lieu, relation aux personnes, choix du moment, de la durée, sont autant de choix qui font Ecriture. En fonction des propositions, les incidences sont plus ou moins grandes, les objectifs différents, mais le rapport à la réalité est toujours présent, qu’il soit pris en charge par les artistes ou les organisateurs.

La rue, la place, l’espace public sont souvent le plus court chemin entre un désir de rencontre, le besoin d’expression personnelle et les autres, tous les autres. Tous ceux que l’on ne connaît pas. J’ai ouvert la porte et je suis sortie. J’avais 18 ans. La question du jeu, de l’écrit, de la théâtralité, des enjeux, de l’espace, les mots posés sur les actes sont venus au fil du temps, dans un désir de comprendre, d’anticiper et de provoquer ce qui se joue. L’acte s’est posé en premier. Je suis sortie. Je me suis exposée. J’ai pris le risque. Grâce à d’autres passés là avant moi, l’espace public était hospitalier, déjà certains codes étaient posés, des paroles transmettaient des savoirs et l’imagination pouvait déborder... La rue est pleine de « personnages » que très vite nous avons appris à jouer, pour mieux nous affranchir d’un quotidien agressif ou ennuyeux. Nous prenions les traits d’hôtesses, de facteurs, de mariées aux pieds d’une église, d’agents de la circulation, de sages majorettes, d’élus en écharpes bleu blanc rouge, et nous avons appris très vite à détourner la réalité. Pas toujours à notre avantage, il est vrai, (finir au poste est arrivé quelquefois, ce n’est pas le plus dés-agréable, même si cela est bon pour la publicité !) mais toujours en pointant, avec humour, acidité ou à l’aide d’un simple miroir déformant, un disfonctionnement.

L’enjeu de se dire, le désir de la rencontre, la place réservée au sensible, à la fragilité, à la prise de parole, métaphore de l’existence, sont les fils conducteurs de toutes mes créations.
Je questionne « in situ » le rapport entre espace privé et espace public. Lieu d’exutoire, lieu d’intimité partagée, lieu de révolution, j’aborde l’espace public comme le lieu du possible renouvellement de la relation à l’autre et à soi-même. En adéquation à cela, j’éprouve le désir de révéler les parts cachées de l’espace public, et de les dévoiler pour mieux les connaître, les apprivoiser, les accepter. Je recherche dans la ville les lieux « de derrière ». J’aime déceler ce qui se cache au dos de « la carte postale », ce qui est en mutation, les rues anodines par lesquelles on ne fait que passer pour garer sa voiture et dont on ne se rappelle pas le nom. D’une cathédrale, je choisis la façade nord et le chevet, d’une rue celle qui aura un long mur, d’un quartier le périphérique. J’aime entraîner les spectateurs dans des endroits où ils ne seraient pas venus, où ils n’auraient peut-être pas pensé que cela pus être vivable et beau ? J’aime entraîner les spectateurs à regarder ce qu’ils ne voient souvent plus, par préjugé, méconnaissance ou manque de temps…
Sans préambule de distance et délibérément sur le même « terrain », choisir un lieu « du réel » comme support d’une proposition, c’est choisir d’être au contact avec les spectateurs, mais aussi des personnes qui habitent le lieu choisi. Ainsi, pour chaque situation proposée, un protocole de mise en contact est écrit. Cela peut être un temps de résidences en amont pour l’ensemble des acteurs, comme ce fut le cas pour notre création « Etat (s) des lieux » une fiction à l’échelle d’un quartier-. Cela peut aussi être un chantier de recherche mis en jeu pour les chercheurs « es poétic » avant les parcours sensibles,· comme nous l’avons fait pour la création « Au chevet des cathédrales ». (Cette proposition se déroule sur une semaine autour d’un édifice gothique et fait vivre la fiction d’une présence de « chercheurs es poétic » en cours de recherche joués par des acteurs. Ils proposent, en fin de chantier des parcours sensibles du lieu aux spectateurs). Ces résidences in situ permettent l’entrée en contact direct avec les habitants, et d’inscrire la proposition dans le lieu. Cela peut également permettre de faire entrer des éléments apportés par les personnes elles-mêmes.
De même, pour pouvoir agir, de multiples personnes sont concernées. Couper la circulation, éteindre pour un temps la lumière de la ville, utiliser des plantes du service municipal, avoir de l’eau dans un caniveau à un moment précis, obtenir que les boulistes décalent leur temps de jeu ou que les promenades pour chiens soient déviées, demande de rencontrer, expliquer, étayer le propos. Une proposition dans l’espace public s’adresse à tous et rejoint la réalité des personnes, dans leur vie de tous les jours. Elle cristallise un moment de croisement de personnes très différentes (cultures, niveau social…) Et qui n’ont pas choisi au départ, de se retrouver pour partager un temps commun.
Le protocole d’entrée en contact joue un rôle déterminant. Rassemblement programmé ou action non déclarée pour saisir les personnes dans leur réalité, les modalités sont choisies en fonction de l’acte artistique. Pour concilier un temps, où art et réalité se rejoignent pour se répondre, et pour permettre un moment de rendez-vous éphémère qui transforme bel et bien la géographie et l’organisation habituelles de l’espace public, chacun doit faire un petit effort pour qu’il se passe quelque chose de différent…
Au fil du temps, pour apprivoiser et être apprivoisé, on acquiert des connaissances dans de multiples domaines. Passage obligé, matière à réflexion, ces connaissances deviennent vocabulaire intrinsèque de l’écriture et sont nécessaires pour mieux appréhender l’espace public, et poser les questions en intelligence avec lui et avec ceux qui l’habitent au quotidien. Sociologiques, elles informent sur le contexte des personnes qui habitent à proximité, la diversité des situations, les conditions de vie, les raisons de la venue d’une population à un moment donné... Psychologiques, elles apaisent les remous éventuels de l’entrée en contact, (sans filtre, la distance est donnée par un simple costume), et mettent l’acteur dans une disponibilité détendue. « On sonne aux portes et le temps d’une conversation, c’est parfois toute la misère et les aléas d’une vie qui s’étendent sur le palier en une seconde. On ne se confie jamais autant qu’à un inconnu. » Amassées au fil des expériences, ces connaissances aident à anticiper l’incidence d’un comportement inhabituel. Pour donner un exemple : quand le jeune homme en rollers de la création « Etat(s) des Lieux », monte sur un toit, et que les enfants veulent le suivre, il faut anticiper en expliquant le caractère professionnel de l’acte. Il arrive aussi que les images proposées par les acteurs exacerbent ou mettent en lumière des comportements agressifs. Un homme peint de rouge a ainsi renvoyé à des pratiques religieuses et provoqué des réactions violentes : « nous, nous ne pouvons pas faire cela, on serait mis au poste, pourquoi vous ? », ou une actrice peu vêtue le temps d’une séquence a pu choquer des femmes voilées (et surtout leurs maris)… Également, simplement parce que l’on pénètre un « territoire », les habitudes (« deals », jet d’objets par les fenêtres ou détournement d’une ligne de bus par exemple) ne peuvent plus s’exercer. Patience et écoute sont nécessaires pour transformer ces énergies en moments de conversation et de rencontre. Il s’agit bien de rendre la proposition possible en restant ouvert à tous, et tout en gardant la ligne artistique.
L’intérêt étant à la fois de donner la possibilité aux habitants d’avoir les « clés » de lecture d’une proposition, et ainsi d’en devenir spectateurs (et parfois acteurs), tout en permettant à l’acte artistique d’avoir lieu.
Au même titre, apprendre les données sur la sécurité  qui régissent l’espace public est indispensable pour le bon déroulement de la représentation. La gestion de barrières de sécurité, ou le choix de la présence de vigiles peut donner, s’il n’est pas maîtrisé, un sens différent de celui qui était escompté au départ. Un nombre inhabituel de personnes sur un site, entraîne de fait des prises de disposition en terme de sécurité. Anticipées et connues, ces dispositions pourront être contournées ou utilisées, en fonction de l’esthétique de la proposition. Comprendre rapidement les choix faits en matière d’urbanisme, saisir les tracés qui induisent des trajets, aborder l’histoire générale de la ville, les grands faits qui l’ont marqué, permettent de déterminer la couleur particulière qui sera donnée à un texte, à une action, à un déplacement.
Il est également utile de connaître l’organisation politique : qui fait quoi et qui décide ? Les autorisations sont directement données par les élus qui connaissent les lieux, il s’agit de bien comprendre le fonctionnement et le temps nécessaire pour la mise en place d’une proposition. Portée par l’organisateur, la relation aux élus peut se traduire pour l’artiste par une rencontre nécessaire en amont de sa proposition pour pouvoir sortir par exemple des cadres habituellement posés (lieu spécifique, utilisation inhabituelle d’un édifice, détournement d’un symbole fort de la ville…). En fonction de l’incidence sur la vie de la cité, ou du sujet abordé, l’artiste-auteur-concepteur aura besoin d’un temps de contact pour la mise en place de son œuvre. Il pourra avoir besoin de la confiance de l’élu pour agir, voire son soutien effectif en cas de plainte, tout cela en fonction de l’incidence de l’acte. Une proposition artistique dans l’espace public n’est pas anodine ! Et les réactions, même si elles peuvent être « anticipées » sont imprévisibles (ce qui les rend intéressantes aussi…).

Par-delà le « travail » sur le contexte lui-même, jouer dans l’espace public permet un rapport de proximité avec chacun. Ce qui donne la possibilité de convoquer multiples approches des personnes en présence, voire de les juxtaposer pendant la proposition.(Cela veut-il dire qu’elles demandent aux spectateurs d’aborder les situations artistiques en espace public de façon spécifique ?). La prise de parole directe et la relation de proximité peuvent faire prendre une place concrète (et parfois décisive) au spectateur pendant le déroulement de la représentation. La relation « yeux dans les yeux » entre acteur et spectateur où l’on trouve et cherche le trouble ; la « communauté » incarnée par des images chorales ou une prise de parole générique; l’effet d’entraînement proposé par des acteurs capables d’emmener avec eux un grand nombre de personnes (comme dans un jeu « de corps » à grande échelle)... Sont autant de possibles qui font entrer le corps du spectateur, du passant, de l’habitant au cœur d’une situation à partager. Liberté est laissée à celui qui est là de se déplacer, de choisir son point de vue, d’être ou non au contact direct avec l’action, d’être voyeur de l’ensemble, de ceux qui regardent, ou de garder ses distances. C’est avec le corps, les mots, les actes des spectateurs qu’une écriture pour l’espace public prend toute sa dimension. L’incidence sur le jeu des acteurs est importante. La « partition » propose des « espaces » pour permettre la « véracité » de ce temps de contact et que le réel puisse s’y exprimer.

Ainsi, en fonction du sujet des créations et des sujets et questions qu’elles posent, j’ai eu le désir de coopérer avec des écrivains pour l’écriture des mots qui sont portés par les acteurs, au-delà de l’improvisation très souvent utilisée (et parfois virtuose)  lors des propositions réalisées pour l’espace public. L’écriture des paroles dites par les acteurs est pour moi, une des composantes de l’écriture. Elle permet d’approfondir la situation et d’y faire émerger l’intériorité. Je pars d’une situation, de protagonistes et d’un sujet conducteur que j’aimerais entendre « révèlé». Proposer à un écrivain d’en écrire les mots permet de porter plus loin les paroles et de proposer une langue à entendre. Pourtant, certaines contraintes sont inhérentes à la proposition et la langue doit l’intégrer; les mots écrits ne seront pas tous entendus, il n’y a pas nécessairement de temps « commun » où chacun entend la même chose au même moment, ou, parfois, les spectateurs finissent la partition en complétant le texte. Chuchotés à l’oreille, dits dans le dos, venant d’une bouche d’égout ou portés par un chœur en mouvement, les mots peuvent prendre des chemins multiples. Langue matière, elle vient nourrir et se nourrir de la proposition. Elle approfondit le sujet choisi, permet les ellipses et touche avec poésie des sujets sensibles. Ce qui importe est que cette langue soit colorée elle aussi du réel. Qu’elle vienne du même endroit, pour nous emmener ailleurs. Pour cela, souvent, je propose à l’écrivain (différent en fonction des sujets abordés) un temps de visite dans le lieu ou une première ébauche avec les acteurs, afin qu’il visualise et vive l’ensemble. De même, la narration est souvent contenue dans la situation elle-même et n’est pas portée par les mots. L’histoire racontée l’est en filigrane de ce qui est proposé à vivre. Les mots accompagnent, précisent, donnent le contact et le contenu de la relation, prolongent la rencontre. Ce qui m’intéresse est de pouvoir atteindre des dimensions intimes, parfois troublantes, avec poésie. Grâce à cette coopération, nous avons pu ainsi aborder la douleur de l’avortement, de l’inceste, du suicide, de la prostitution, d’évoquer la solitude ou de mettre en lumière la relation ambiguë de la société avec les personnes âgées, tout cela au cœur de l’espace public. Grâce à la coopération avec un écrivain, et par un traitement non exclusif et non frontal, ces sujets ont trouvé une place et un écho. Pour poursuivre et enrichir cette démarche de lien entre écriture littéraire et lieu, j’ai mis en place des « ateliers de recherche ». Lors d’« Espace Ecrits- Eprouver la ville », ateliers réalisés sur trois jours, nous invitons un écrivain dans un site choisi. Ces rencontres nous permettent d’aborder la formulation, la poésie apportée par le lieu lui-même, les différentes approches de l’acte d’écriture, et de partager des points de vue sur l’espace public, à partir d’expérimentations in situ. Ces ateliers confrontent écriture littéraire et réel, hors temps de création.

Les rencontres organisées par Françoise Vuillaume, à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon1, ont croisé des expériences entre des auteurs, directeurs artistiques de différentes compagnies qui conçoivent pour l’espace public, et des écrivains.
Ces moments ont contribué à mettre en lumière les spécificités de l’écriture pour l’espace public. Écrire pour l’espace public ne se base pas fréquemment sur un texte déjà existant (cela peut être le cas, mais reste peu usité), mais plutôt sur le croisement de plusieurs disciplines, la composition à partir de multiples paramètres, et quelquefois l’appel à des écrivains.
Avec la mise en place du Temps des Arts de la Rue, impulsé par la Fédération des Arts de la Rue (carnet de route 2005)2 et initié par le Ministère de la culture pour 2005-2006 et 2007, un groupe de travail « Ecrire pour la rue » a travaillé pour donner à lire les spécificités des auteurs des Arts de la Rue. Écritures singulières empreintes de réel, souvent collectives, nécessitant des temps d’expérimentations, et composées à partir de plusieurs disciplines, les écritures et leurs auteurs se sont identifiés plus précisément.
Ainsi, la mise en place de plusieurs dispositifs d’aide à l’écriture pour l’espace public, proposés par la DMDTS, la SACD3 ou la fondation Beaumarchais, permet aux auteurs pour l’espace public de bénéficier d’un temps spécifique pour l’écriture des propositions, et de respecter leurs nécessités propres.

Décider de jouer dehors, quel que soit le moment, le lieu ou le nombre de personnes, implique ainsi une réflexion sur un ensemble de paramètres inhérents à l’espace public, dont celui de l’entrée en relation. C’est en fonction de ces choix et de ce que l’artiste veut mettre en lumière que l’oeuvre se lit. À chaque question posée dans l’espace public, correspond une connaissance de l’espace public. Pour pouvoir continuer le défrichage et l’ouverture de nouveaux terrains de rencontre et de jeu, mieux vaut en connaître les limites, pour mieux les dépasser, voir les détourner. Par-delà le désir de rencontre avec l’ensemble de la population, et le choix de la métaphore pour poser des questions par le biais de l’Art, choisir l’espace public questionne la place de l’artiste, et par prolongement celle de l’Homme dans notre société. Ainsi, écrire pour l’espace public requiert une somme de connaissances qui vont bien au-delà du langage dramaturgique classique. Il s’agit de mettre en interaction les vibrations d’une population dans son lieu d’habitation avec le questionnement sensible de l’artiste, à la fois subjectif et porteur d’universalité, dans une rencontre où le trivial et la pratique côtoient la poésie la plus infime. Il n’y a donc pas de recette exclusive, mais toujours des procédés, une attention fine aux réglementations explicites et implicites qui permettent que l’alchimie fonctionne. Ainsi, la transformation opérée par l’Art, et la subversion qu’elle engendre, en fonction des sujets abordés et du désir des artistes, peut se faire. Le sujet n’étant pas uniquement de « couper une rue » pour une réappropriation ponctuelle, mais bien de donner une lecture différente du monde qui nous entoure.

1 Centre National pour les Ecritures du Spectacle. (Lieu de résidence d’écriture, Villeneuve-Lès-Avignon)
2 La Fédération des Arts de la rue est l’Association professionnelle des Arts de la Rue en France. Ce carnet de route a été constitué afin de mettre en avant des préconisations pour le développement général des Arts de la Rue.
3 SACD : Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques